Réflexions énoncées en introduction à « Journée de la Culture » organisée à l’ULB le 19 mai 2015

J’ai souhaité placer cette année académique sous le thème général de la culture. Je m’en suis expliqué à la rentrée académique à l’occasion de laquelle l’Université libre de Bruxelles a d’ailleurs décerné le titre de docteur honoris causa à deux personnalités marquantes du monde de la culture (mais aussi, à travers eux, aux institutions qu’ils dirigent).

En plaçant un accent fort sur la culture (et plus particulièrement sur les institutions culturelles), l’ULB entend souligner non seulement l’importance du « fait culturel » pour nos sociétés, mais aussi les nombreux points de contact entre université et monde culturel en général.

En décernant le titre de DHC à Peter de Caluwe et à Paul Dujardin, l’ULB souhaitait par ailleurs souligner l’engagement de ces deux personnalités dans un combat indispensable pour l’excellence. Mais, il ne faut pas l’éluder, c’était aussi une manière de dire notre solidarité avec d’autres institutions qui tentent d’exercer leurs missions dans un contexte économique et budgétaire tout particulièrement difficile.

Parmi les multiples défis que rencontre aujourd’hui le monde culturel, je voudrais insister sur une double urgence : la nécessité de réaffirmer le rôle essentiel — même s’il est trop souvent nié ou simplement omis— de la culture dans nos sociétés et celle de veiller à un financement suffisant, pour autant que l’on atteigne un standard de qualité reconnu, par les pouvoirs publics, garants d’une politique d’émancipation sociale plus que jamais nécessaire et de la place de notre pays ou de ses régions dans un environnement compétitif international dont la particularité moderne est précisément l’interconnexion.

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Qu’il me soit donc permis de proposer ici certains éléments de réflexion au sujet de ces deux aspects fondamentaux du « défi culturel », et tout d’abord à propos de la place centrale de la culture dans la société du 21e siècle. C’est en effet une question d’une actualité brûlante.

On a souvent ressenti le besoin de défendre la culture de l’accusation d’inutilité, de superflu, de non rentabilité, etc. Et, assurément, il faut revenir sans cesse sur ces idées préconçues ou ce faux débat qui, selon les traditions nationales d’ailleurs, font de la culture une frivolité, un supplément dont, par définition, on pourrait se passer.

Or, la culture —à savoir, pour faire court, cet ensemble de connaissances et de pratiques qui mettent en avant les bienfaits de l’expression artistique mais aussi d’une forme de critique (alternative dirai-je) de la société et de ses habitudes quotidiennes— cette culture est aujourd’hui attaquée en ses fondements. En s’en prenant aux musées (à Bruxelles, à Tunis, à Mossoul), aux universités (au Kenya), aux lieux de création (à Paris), le radicalisme incarné par certains courants islamistes et en tout cas Daesh définit sa cible. Ce ne sont plus les représentants d’une société de consommation, ou d’une classe sociale privilégiée, qui sont visés, comme jadis, par la radicalisation. C’est manifestement le monde culturel, celui de la critique, de la pensée libre. Voyez bien que c’est là que l’on porte le fer.

Si Daesh est à quelques kilomètres du site archéologique de Palmyre à l’heure où j’écris ces lignes, c’est bien sûr avant tout parce que les voies de contrôle du Proche-Orient n’ont pas changé depuis l’Antiquité ou l’époque de Tammerlan. Mais en menaçant de destruction ce patrimoine essentiel de l’Humanité, témoignage fort d’un métissage culturel de l’Orient, ce pouvoir intégriste et barbare veut signifier sa rupture profonde avec l’Occident ou, plus exactement, avec une pensée « moderne » qu’il juge mauvaise et qui s’exprime notamment dans un attachement important au patrimoine culturel.

Alors que nous nous posons encore des questions sur la place essentielle que devrait tenir la culture dans notre monde moderne, des extrémistes savent très bien où se loge leur véritable ennemi. Et s’en prendre à la critique, s’en prendre à la culture, c’est assurément s’en prendre à l’Histoire. C’est donc détruire le patrimoine de l’Humanité. C’est détruire la Mémoire, pour mieux lutter contre l’Homme moderne et en revenir à un profil de l’Humanité qui voit la liberté et l’individu comme des menaces et des contre-idéaux.

C’est presque une démonstration par l’absurde de l’importance de la culture pour la survie de nos sociétés modernes.

Si l’on veut lutter contre ces totalitarismes religieux (ou non), il faut au contraire renforcer les marqueurs fondamentaux de notre société. Et donc la culture, l’art, l’éducation, l’histoire, le patrimoine que nous ont laissé les générations précédentes.

L’Université a un rôle majeur dans cette défense. C’est bien le moteur de cette journée.

Au-delà de cette nécessité impérieuse de replacer la culture au centre de notre société, je voudrais aussi insister sur la manière dont nous devrions réfléchir à sa meilleure intégration. La Culture connaît d’une certaine manière un paradoxe. D’une part, elle est fondatrice de notre civilisation occidentale et de notre définition de l’Homme. D’autre part, elle est encore vue trop souvent comme « exogène » par rapport à la société. J’entends par là qu’elle n’est pas encore vécue par toutes les couches de la société comme une partie intégrante de la vie sociale. On peut même se demander si l’importance de se « cultiver » (au sens propre), de pratiquer les arts ou de les apprécier, n’est pas encore moins perçue comme essentielle, in fine, que l’importance d’exercer ses droits de citoyen. En tout cas, elle est moins intégrée à nos pratiques quotidiennes que l’attachement aux libertés fondamentales, alors que la « pratique culturelle » en est l’une des garanties.

Il faut donc placer la culture et les expressions artistiques au cœur de l’éducation. La place consacrée à la culture et aux arts est très pauvre dans l’enseignement obligatoire belge. Si l’on compare avec l’enseignement français, par exemple, on ne peut s’empêcher de constater que le brevet des collèges inclut une épreuve importante sur l’histoire des arts (qui comprend une partie créative).

On souligne pourtant fréquemment l’importance de l’éducation aux arts pour le développement de l’esprit d’inventivité et même d’innovation. Si nous voulons promouvoir une société de l’innovation, il faut confronter ses membres à la création, et cela pas uniquement dans le domaine technologique, mais dans tous les domaines de l’expression humaine. Je ne prétends pas que la pratique artistique suffit à ouvrir les esprits et à rendre les femmes et les hommes innovants ; mais je pense qu’elle y participe de manière décisive. Un excellent musicien ne peut être étranger à la pensée mathématique. Un poète sent la langue avec une finesse accrue. J’ai toujours été frappé d’ailleurs par la pauvreté de l’apprentissage à la poésie en Belgique, contrairement à d’autres pays européens où dès le plus jeune âge les enfants sont confrontés à l’expression poétique. Or la poésie, c’est notamment la métaphore. Et la capacité à exprimer une émotion ou une situation en recourant à une autre expérience ou un autre contexte qui lui est a priori étranger est une gymnastique très efficace pour l’esprit et l’inventivité.

Il faut donc décloisonner les domaines du savoir et sans doute intégrer davantage les approches de la création artistique et celles de la production de savoirs originaux, comme les savoirs scientifiques ou technologiques. Il faudrait sans doute que l’on intègre davantage l’histoire des sciences et des technologies dans les musées dits des beaux-arts. Je note d’ailleurs au passage que c’était en partie l’esprit de la création du Musée du Cinquantenaire, dans le droit fil du Victoria and Albert Museum à Londres. Il s’agissait en effet, à l’origine, de mettre en valeur un patrimoine des arts dits mineurs, ceux qui tissent avec la société et les avancées technologiques des liens beaucoup plus étroits que d’autres formes artistiques traditionnelles et qui se sont développés tout particulièrement dans les pays de la révolution industrielle, non sans s’ouvrir à une expérience artistique très vaste qui puisait autant aux sources de l’antiquité européenne que de l’art chinois ou japonais.

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La seconde question est celle de la responsabilité des pouvoirs publics dans le financement de la culture, et tout particulièrement des institutions culturelles, qu’il s’agisse de musées ou de salles de spectacles, voire d’institutions éducatives au sens large.

Il est certain que les institutions culturelles ne peuvent échapper aux règles de bonne gouvernance et de bon management. Il est aussi démontré que les impacts des institutions culturelles sur les autres secteurs de l’économie ne sont pas du tout négligeables et qu’ici comme partout nous assistons à un système économique intégré. Soutenir la culture, c’est assurément soutenir un système de consommation dont les retombées sont multiples et les bénéficiaires très variés.

Ainsi, si l’on considère que les pouvoirs publics doivent prendre en responsabilité directe le maintien de contextes favorables au développement économique et social, on ne pourra que souligner la place que tient la culture dans ce contexte. Et parmi les institutions culturelles, tout particulièrement celles qui mettent l’accent sur une haute valeur ajoutée, une recherche d’excellence qui leur permet d’atteindre un niveau de notoriété élevé.

Cette culture de qualité est un élément crucial dans le débat sur la responsabilité des pouvoirs publics.

Tout d’abord, d’un point de vue du strict « marketing ». Il faut insister sur l’intérêt que nous avons à développer une « image cohérente et globale » de l’excellence, si l’on veut soutenir des produits belges à haute valeur ajoutée. Il n’est pas certain que ce soit une politique efficace sur le long terme (et peut-être pas même sur le moyen terme) de limiter notre « image d’excellence » à des chocolats et des bières… Tout qui connaît les marchés internationaux sait l’importance de l’image d’un pays ou d’une région. Cette image résulte de nombreux critères, au sein desquels la qualité de certaines institutions reste emblématique. Et il en va des institutions culturelles comme des universités, en ce domaine.

Ensuite, parce qu’il est fondamental d’offrir des institutions culturelles attractives pour maintenir la qualité de l’offre de main d’œuvre qualifiée. Les entreprises s’établissent là où elles peuvent trouver la meilleure main d’œuvre et celle-ci, quand elle est très qualifiée, pose des exigences parmi lesquelles la culture intervient largement.

Enfin, la sensibilité et le sens de la critique sont des éléments essentiels du métier de citoyen. Un pays qui soutient ses institutions culturelles est un pays qui entretient la sensibilité et l’esprit critique et, au-delà, la vivacité de sa vie publique. En assistant à des spectacles de qualité, en parcourant des expositions qui font réfléchir, on aiguise son jugement, on entretient une sensibilité qui est indispensable à la réussite dans bon nombre de domaines. Bref, on touche ici pleinement à la notion de « formation tout au long de la vie » qui est, et qui sera toujours davantage, une nécessité dans la société moderne. L’argent public y a donc sa place et est de surcroît investi à bon escient.

Il me semble ainsi indispensable de rappeler la responsabilité des pouvoirs publics dans le financement d’une culture de qualité et d’institutions culturelles qui visent à l’excellence, sans que celle-ci soit à aucun moment un élément de ségrégation sociale.

Ici aussi un meilleur dialogue entre Université et institutions culturelles serait de nature à mieux mettre en valeur, ne fût-ce que par la mise en parallèle de leurs missions, l’apport décisif de la culture à une amélioration du niveau de bien-être mais aussi à une politique d’émancipation.

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Je voudrais que nous puissions renforcer les projets communs entre universités et institutions culturelles.

Je voudrais que l’Université soit toujours davantage ouverte à la création et aux expressions artistiques, à travers ses invitations, ses séminaires en résidence, à travers ses cursus aussi et, notamment, ses travaux de fin d’études.

Je voudrais que l’on puisse sensibiliser nos étudiants à l’importance de l’univers de la création artistique ou du patrimoine culturel.

Je voudrais que nous puissions nous épauler, universités et institutions culturelles, pour mieux défendre notre apport respectif et fondamental non seulement à une société de la connaissance et des loisirs qui est notre environnement actuel, mais surtout à un humanisme fondé sur les libertés individuelles et le sens de l’Histoire.

Le premier ministre norvégien, Jens Stoltenberg, disait quelques heures après les attentats de juillet 2011 : « Nous allons répondre à la terreur par plus de démocratie, plus d’ouverture et de tolérance ». Je pense qu’il faut aussi répondre à la terreur et aux extrémismes par plus de culture. Car en réaffirmant ce qui fait la qualité de notre existence et le fondement de notre confiance en l’avenir, c’est là sans doute l’arme la plus redoutée.

 

 

 

 

 

 

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