La figure de l’intellectuel engagé

Ce vendredi 20 septembre, à l’occasion de la 180e rentrée académique de l’Université libre de Bruxelles, nous décernons à Elisabeth et Robert Badinter les insignes de Docteur Honoris Causa de notre Université.

Les raisons de ce choix sont évidemment multiples. Je ne reviendrai pas sur l’abolition de la peine de mort, la dépénalisation de l’homosexualité, la suppression des juridictions d’exception, l’ouverture aux citoyens de la Cour européenne des droits de l’homme, la défense de la cause féministe. On pourrait, tant pour Robert que pour Elisabeth Badinter multiplier les combats qui forcent notre respect.

Je voudrais insister ici, au-delà des actions précises, sur l’une des motivations du choix de notre Université : la figure de l’intellectuel engagé. Tant Robert qu’Elisabeth Badinter sont des personnalités académiques, professeurs émérites d’universités prestigieuses, qui ont à la fois publié de nombreuses contributions à leur domaine de formation, que ce soit le droit ou la philosophie (au sens le plus large), et livré des essais historiques d’une très grande qualité d’écriture et d’analyse. Mais, à travers leur angle d’approche du monde de la connaissance, ils ont également investi le domaine public, voire politique, pour accrocher leur réflexion scientifique à une action sociale ou sociétale. Cette posture d’intellectuels engagés n’est pas sans risque. Notre monde semble parfois avoir perdu le sens du débat rationnel et contraindre la prise de parole en public aux seules règles —par ailleurs très vagues— de la très moderne communication. De quoi décourager le chercheur ou l’académique, davantage habitué à l’échange raisonné et structuré. Quelle perte serait-ce pour la société de se couper de l’apport précieux de ceux qui ont longuement réfléchi à une question précise et proposent de nouveaux schémas d’interprétation !

Un bel exemple nous a été fourni récemment par la polémique, inappropriée, sur une mise en garde d’Elisabeth Badinter qui reprochait à la gauche (ou à une certaine gauche) de se désintéresser de la laïcité, au point de laisser ce champ à la seule extrême-droite. Ce faisant, Elisabeth Badinter s’associait à d’autres voix, comme celle de Jean Baubérot, professeur émérite de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes à Paris, qui dans un livre paru au Seuil en 2012 (La Laïcité falsifiée), démontait le mécanisme de la récupération du concept de laïcité par l’extrême-droite.

C’est bien là l’apport essentiel des intellectuels au débat public, que de prendre un peu de distance critique par rapport aux phénomènes de société et d’enrichir le débat en le précisant. On n’a pas manqué de critiquer Elisabeth Badinter en prétendant qu’en raison de l’occurrence du combat laïque à l’agenda politique lepéniste, l’extrême-droite aurait désormais les faveurs de la philosophe. Quelle mauvaise foi et quel manque d’intelligence !

Comme l’a dit Elisabeth Badinter, Marine Le Pen n’est pas laïque. Sa « laïcité » n’est qu’un prétexte à une volonté d’exclusion. La laïcité que nous défendons est bien celle de l’ouverture, de l’inclusion, de l’accueil. Et, si la séparation de l’Eglise et de l’Etat reste un combat d’actualité, en bon nombre d’endroits du monde, c’est que ce principe, qui fonde la laïcité, reste l’un des moyens les plus sûrs de permettre aux individus de construire un monde de dialogue et d’empathie. Mais le plus grand danger de la laïcité est sans doute celui de se faire absorber par une idéologie de la haine. Telle était la mise en garde d’Elisabeth Badinter et tel est le message de l’Université également, qui lui décerne les insignes de DHC.

Un article du Soir paru ce 19 septembre citait un anonyme qui voulait voir dans cette cérémonie une marque d’un « discours laïcard obtus ». C’est ne rien comprendre ni à la laïcité, ni au discours. J’en suis désolé.

Décidément, la figure de l’intellectuel engagé est menacée de toutes parts. Les modes de communication de l’engagement s’écartent fondamentalement de ceux de la recherche. Nous vivons dans une société de la connaissance qui risque de communiquer selon un mode très différent de celui qui préside à l’établissement des connaissances. Le divorce risque d’être fatal et l’obscurantisme au bout du chemin. C’est la raison pour laquelle l’ULB souhaite mettre à l’honneur les universitaires qui s’engagent dans cette mission de « passeurs », en dehors du monde académique stricto sensu, en prenant de grands risques, à commencer par celui —très douloureux pour un intellectuel— de voir sa pensée capturée et trahie.

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