L’ULB revendique son libre arbitre

Ce billet réagit aux attaques exprimées ces derniers jours dans les colonnes du quotidien Le Soir. Si une réaction de ma part en tant que recteur de l’ULB m’apparaît indispensable, vous comprendrez qu’il était hors de question que je la publie dans les colonnes de ce journal, refusant de participer davantage au feuilleton orchestré par ses journalistes. La publication sur mon blog-notes reste dès lors l’action la plus appropriée.

Ces derniers jours, une certaine presse s’est emparée d’un « dossier universitaire » pour créer un nouveau « feuilleton », exciter les opinions, agiter les communautés. Les impératifs commerciaux sont bien là. Il faut vendre. Et tout semble autorisé, y compris la publication, au travers d’une interview, des attaques les plus sordides à l’encontre de l’ensemble de la communauté d’une université ou de l’un ou l’autre de ses membres, à titre plus personnel[1]. On insulte. On distille des sous-entendus. On jette le discrédit sur la qualité des personnes et on tente de construire un « événement ». La stratégie est bien connue, sans cesse reproduite : un petit billet d’opinion pour amorcer[2], une interview provocatrice pour faire réagir[3] ; sur cette réaction on embraye pour faire monter la tension et on essaie de créer une « affaire »[4].

Sur le fond, il n’y a rien d’extraordinaire pourtant. Un ancien étudiant de l’ULB souhaite revenir, à travers un débat, sur la triste interruption d’une conférence qui devait se tenir le 7 février 2012 en présence de Caroline Fourest, sur le campus de l’ULB. Beaucoup de choses ont été dites ou écrites sur ce sujet. On ne pourra nier que l’écho médiatique qui lui fut apporté a été réel, que cet incident a donné lieu à des prises de position parfois très violentes, mais aussi que l’ULB a tenté de traiter ce dossier avec rigueur, en faisant preuve d’un maximum de retenue et d’objectivité, et en vertu de ses propres règlements, selon le droit. Au bout du compte, une sanction, longuement et très précisément justifiée. Un an plus tard, on souhaite revenir sur l’événement. Et pourquoi pas ? Quand je reprendrai l’exercice quotidien de mon métier d’historien, je reviendrai peut-être, moi aussi, scientifiquement, sur cette question, sur les réactions qu’elle a suscitées, sur les intérêts que les uns et les autres —mais évidemment jamais l’Université en tant que telle— pouvaient trouver à instrumentaliser un espace d’expression publique pour faire valoir des idées, ou des craintes.

Mais pour l’heure, j’exerce encore la fonction de recteur. Celle-ci implique que je dénonce les attaques inqualifiables qui ont été lancées contre mon université, contre certains de mes collègues. J’ai lu avec une réelle fierté la carte blanche de Corinne Torrekens, parue hier[5], dont je partage la moindre nuance et qui fait honneur à la communauté universitaire et à l’ULB en particulier. Mais je vois bien également que cette carte blanche, qui a tout dit, est sans doute trop juste pour que le bruit s’apaise et pour que l’on renonce à vouloir poursuivre dans le registre de la manipulation.

Si l’Université doit rester le dernier rempart d’une analyse scientifique, sereine, objective des phénomènes sociaux, face à la manipulation des opinions et à la construction de « buzz médiatiques » qui visent in fine à limiter notre libre arbitre, elle relèvera ce défi. Les débats qui ont lieu en son sein doivent être respectueux de chacun, se fonder sur l’échange raisonné et raisonnable des opinions, sur la volonté partagée de mieux comprendre le monde qui nous entoure —ce qui implique l’Autre dans toute sa diversité. C’est ainsi que l’Université entend construire les savoirs et participer aux débats de société. Elle n’est pas là pour faire écho à des intérêts particuliers et moins encore pour servir de vitrine à tel ou tel mouvement d’opinion. La campagne de presse qui se construit autour de cette demande de débat, qui vient de nous parvenir (après que l’annonce en ait été largement faite), relève purement et simplement d’une volonté de construire une tension, de brider l’expression, puisque tout ce qui pourra être dit dans un tel contexte sera immédiatement interprété dans un sens qui n’est pas nécessairement le sien. Demandez-vous, un instant, qui limite notre libre arbitre et notre expression libre ? En tout cas, face à tout ce montage médiatique, aucun doute ne subsiste sur les intentions des initiateurs de cette demande de « débat ». On lira encore bien des commentaires sur ce non-événement et bien des critiques sur l’attitude de l’ULB. Mais notre Université ne peut laisser insulter ses membres et ensuite se prêter à un jeu de dupes dont la vraie liberté d’expression sortira encore un peu plus atteinte et la qualité de l’institution universitaire davantage questionnée. La sérénité d’un débat se construit bien avant qu’il ne s’engage.



[1] “Les dessous du ‘blabla’ selon Chichah”, Le Soir, 4 février 2013, p. 7 (propos recueillis par Fabrice Voogt).

[2] “Chichah à l’ULB un an après la Burqa Blabla”, Le Soir, 31 janvier 2013, p. 13 (Fabrice Voogt).

[3] Article du 4 février auquel répond en partie l’interview de Serge Jaumain “L’ULB n’a pas de tabou”, Le Soir, 5 février 2013, p. 6.

[4] “’Burqa pride’: un débat oui, mais avec qui?”, Le Soir, 8 février 2013, p. 5 (Fabrice Voogt).

[5] « ULB : l’art et la manière de dénoncer les situations complexes », Le Soir, 7 février 2013, p. 14-15 (Corinne Torrekens).

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