Discours prononcé à l’occasion de la cérémonie de solidarité avec les victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris

Chers amis,

Chers collègues,

Chers étudiants,

Merci.

Merci d’être rassemblés aujourd’hui, si nombreux, pour témoigner notre solidarité avec Paris qui, à nouveau et avec une violence inouïe, vient de subir les effets de la radicalisation et de l’obscurantisme. Nos collègues des campus Erasme et Charleroi s’associent également à notre manifestation et ont délégué des représentants.

130 victimes de l’intolérance et de la barbarie. Et ce n’est sans doute qu’un bilan provisoire. Parmi eux également, plusieurs dizaines d’étudiants et de professeurs d’université. Ceci explique sans doute en partie qu’en ce moment, le Président de la République française participe à une minute de silence en Sorbonne. Parmi les victimes parisiennes, des proches, des parents de membres de notre communauté universitaire.

Pour que ces victimes ne restent pas anonymes dans nos esprits, je pense en cet instant à Mathieu Giroud, maître de conférence en géographie à l’Université de Paris-Est-Marne-la-Vallée, à Alban Denuit, Professeur à l’Université Montaigne à Bordeaux. Je pense à cette étudiante de licence en études malgaches à l’Inalco, à Juan Garrido, étudiant espagnol à HEC, à Hugo Sarrade, 23 ans, étudiant en Master à Montpellier et qui était venu spécialement à Paris pour le concert du Bataclan, à Valeria Solesin, 28 ans, vénitienne, doctorante en géographie à l’Université de Paris I.

Ces victimes viennent accroître le nombre de toutes celles et tous ceux qui ont payé de leur vie, à Beyrouth, à Bruxelles, en Syrie même, l’intolérance et la barbarie prônées pour unique solution. C’est évidemment à toutes ces victimes que nous pensons aujourd’hui. Mais, au-delà de cette empathie humaniste et universelle, il faut bien constater que chaque cible répond à une stratégie spécifique.

« Des sites choisis soigneusement au cœur de Paris ». Les termes de ce communiqué, quelque soit son lien avec les attaques perpétrées, sont eux-mêmes révoltants. Voilà que l’on met un soin particulier à choisir les victimes. Au milieu de cette barbarie aveugle, nous devons nous résoudre à voir que cet extrémisme vise nos libertés, nos valeurs, tout simplement nos manières de vivre, d’être, d’occuper nos temps de loisirs, de nous divertir. Se divertir, c’est tout simplement vivre. Dans la 2e moitié du 17e s., un penseur français, Pascal, en faisait une démonstration cinglante. Les origines mêmes de notre civilisation trouvent leurs racines dans l’occupation des loisirs, sans lesquels il n’y a pas de liberté, ni de citoyenneté d’ailleurs.

S’attaquer à la culture, au divertissement, ou à la simple convivialité d’un repas pris entre amis, pour échanger, librement, et ce faisant, donner à l’espace presque public, celui d’une terrasse de café, une fonction de réjouissance, de fête, de partage, s’attaquer à ces pratiques, c’est clairement vouloir détruire un mode de vie. Pas seulement celui des habitants de la capitale française, mais bien celui de tous ceux qui fondent leurs valeurs sur la culture et la convivialité.

C’est pour cela aussi que nous sommes tous choqués. Bien sûr par la mort d’innocents qui, partout sur la planète, subissent les effets de la barbarie d’une poignée d’individus, par la violence de ces meurtres « soigneusement » préparés, par cette expression de haine qui plonge ses racines dans la peur et l’ignorance, comme le disait déjà Averroès, le philosophe arabe du 12e s. Mais nous sommes aussi choqués parce que, si ces meurtres ont un but, c’est celui de nous enlever, au-delà de nos parents, de nos amours, de nos frères, de nos amis, de nos collègues, notre âme, notre liberté de choisir le monde dans lequel nous voulons vivre. Ce monde, ce n’est pas celui de l’opposition des cultures. C’est celui de l’accueil. Ce n’est pas celui de la radicalisation. C’est celui de la nuance.

Oui. La fête est une valeur à défendre.

Oui, la transgression est une manière d’avancer.

Oui, la culture est une nécessité vitale.

Oui, l’ouverture est un mode de vie qui nous est cher.

Je céderai la parole dans un instant à deux de nos étudiants pour la lecture d’un texte du poète français Eluard, symbolique de l’esprit dans lequel nous souhaitons inscrire la minute de silence qui suivra. Nous irons ensuite déposer une fleur ou simplement faire la preuve de notre solidarité avec toutes les victimes de la barbarie et de l’intolérance, face à la stèle que l’ULB vient d’ériger à cet effet il y a quelques mois.

Madame l’attachée culturelle de l’Ambassade de France, je vous prie de recevoir ici l’expression la plus sincère de notre solidarité. Mais nous savons que la cible est bien plus large que le beau pays de Descartes. Il n’est malheureusement pas de frontière à la cruauté et moins encore à la médiocrité. Aujourd’hui, la France attaquée est bien celle de la Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1793. C’est celle qui, au Palais de Chaillot, accueillit la signature de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme le 10 décembre 1948 qui, dans son article 24, rappelle le droit aux loisirs et dans son article 27 énonce (je cite) que « Toute personne a le droit de prendre part librement à la vie culturelle de la communauté, de jouir des arts et de participer au progrès scientifique et aux bienfaits qui en résultent. ». La France attaquée aujourd’hui, c’est aussi celle de Pierre Desproges ou de Coluche.

Mais c’est aussi celle de Voltaire qui, à l’issue du procès de réhabilitation de Jean Calas, nous mettait en garde contre « cette sombre superstition qui porte les âmes faibles à imputer des crimes à quiconque ne pense pas comme elles ».

Je me détournerai résolument, pour conclure, de la rhétorique guerrière ambiante, pour donner la parole à un écrivain libanais, francophone, Amin Maalouf, dans « Les identités meurtrières » :

«  À l’ère de la mondialisation, avec ce brassage accéléré, vertigineux, qui nous enveloppe tous, une nouvelle conception de l’identité s’impose – d’urgence ! Nous ne pouvons nous contenter d’imposer aux milliards d’humains désemparés le choix entre l’affirmation outrancière de leur identité et la perte de toute identité, entre l’intégrisme et la désintégration. Or, c’est bien cela qu’implique la conception qui prévaut encore dans ce domaine. Si nos contemporains ne sont pas encouragés à assumer leurs appartenances multiples, s’ils ne peuvent concilier leur besoin d’identité avec une ouverture franche et décomplexée aux cultures différentes, s’ils se sentent contraints de choisir entre la négation de soi et la négation de l’autre, nous serons en train de former des légions de fous sanguinaires, des légions d’égarés.  »