Les assassins de Palmyre

Le 21 mai dernier, Daesh s’emparait de la ville moderne et de la cité antique de Palmyre, au cœur de la Syrie et aux portes du désert, reproduisant ainsi les étapes d’une stratégie que bien des conquérants avaient suivie avant eux, tel Tamerlan en 1401 et sans grande différence quant à la brutalité, doit-on souligner. La presse internationale s’en émouvait, à juste titre. J’étais moi-même sollicité pour plusieurs interviews dans différents médias qui tentaient d’éveiller la conscience du danger qui menaçait la Syrie, à savoir ses habitants et leur patrimoine culturel qui, au passage, est aussi le nôtre.

Ce jeudi 20 août, un bref entrefilet publié dans le journal Le Monde faisait écho à un communiqué de Maamoun Abdulkarim, Directeur général des Antiquités et Musées de Syrie. Peu d’entre vous le connaissent, et c’est là chose normale. Permettez-moi cependant de préciser que sans cet homme les trésors conservés dans le Musée de Palmyre seraient tombés aux mains de fanatiques résolus à détruire systématiquement les vestiges d’une histoire qui rend hommage au génie humain. C’est Maamoun Abdulkarim qui organisa le transfert du contenu du Musée de Palmyre, non sans péril d’ailleurs. C’est un homme d’une infinie modestie, d’une élégance orientale qui frappe dès le premier coup d’œil. Ne cherchez pas un bureaucrate. Ne cherchez pas non plus un héros, insatiable d’action. C’était, il y a peu de temps encore, l’un de mes collègues, professeur d’archéologie à l’Université de Damas. C’est par un sens du devoir qui impose le plus grand respect, au risque de perdre beaucoup, qu’il accepta d’assumer la fonction de Directeur général de ce vaste département de l’administration syrienne qui gère les musées et les sites archéologiques du pays.

Ce même Maamoun Abdulkarim annonçait donc dans un communiqué qu’un autre collègue archéologue, Khaled al-As’ad, à l’âge de 82 ans, venait d’être décapité en place publique à Palmyre, son corps suspendu à l’une des colonnes du Tétrapyle au cœur du site antique, non sans avoir été torturé pour qu’il révèle les lieux où gisait encore, recouvert par les sables, l’un ou l’autre trésor de cette civilisation palmyréenne tellement intéressante et originale, sans doute parce que fondée sur l’échange et la mixité culturelle. C’est que si Daesh détruit le patrimoine historique de la Syrie et de l’Irak, c’est bel et bien pour provoquer, pour créer un « fossé culturel », pour opposer les peuples, pour « démontrer » une puissance qui se démarque de tout le reste. Mais l’on sait que la vente des antiquités finance en partie cette puissance, paradoxe cynique qui veut que l’on se serve de la valeur d’un patrimoine pour le détruire par ailleurs.

Khaled al-As’ad avait dirigé le musée de Palmyre de 1963 à 2003, lorsqu’il prit sa retraite, et collaboré avec des générations d’archéologues syriens et étrangers pour en révéler les secrets et les beautés. J’ai rouvert quelques-uns de ses livres dans ma bibliothèque : son guide de Palmyre bien sûr, mais aussi ces passionnantes « promenades épigraphiques dans la ville antique de Palmyre », écrites en collaboration avec Jean-Baptiste Yon.

Même s’il avait quitté son poste de directeur du musée depuis une douzaine d’années, Daesh le considérait comme un « homme du régime » et certainement comme l’artisan d’une civilisation que Daesh entend nier. Dans leur communiqué, les actuels maîtres de Palmyre ont bien pris soin de souligner que Khaled al-As’ad avait ainsi été condamné, entre autres, pour sa participation à des colloques internationaux et pour ses multiples collaborations avec des archéologues étrangers…

Deux phrases, reprises à l’agence Reuters et perdues en haut de cette page 4 du Monde du 20 août 2015. Voilà donc la « portée internationale » du sacrifice de la vie de ce collègue syrien, me suis-je dit. Certes, le même jour, la presse grecque, à tout le moins dans les colonnes de la Kathimerini, consacrait à cet acte barbare une demi-page illustrée des tombeaux de Palmyre, comme pour rendre une double mort. La Grèce est-elle plus proche du drame qui se joue aujourd’hui dans ces territoires orientaux qui furent longtemps hellénophones ? Est-elle plus sensible au poids des vestiges du passé dans la construction (ou la destruction) des sociétés modernes ? Le fait est que si en mai dernier la presse s’émouvait du sort des pierres de Palmyre, émergeant comme un symbole de l’Histoire, la mort d’un homme aujourd’hui passe inaperçue. Ce sont pourtant bien des hommes, comme Khlaled et Maamoun, qui défendent l’humanité que nous transmettent ces pierres…

Au moment où je poste ce billet, j’apprends la destruction du temple de Baalshamin à Palmyre, joyau de l’architecture syrienne antique. Son bel état de conservation et son intérêt historique en avaient fait l’un des monuments-phares de la cité de Palmyre. C’est un patrimoine inestimable qui a ainsi été dynamité, à jamais détruit. C’est une partie de nous-mêmes aussi…