La fin ne justifie pas les moyens

Ce mercredi 11 mars, paraissait dans les colonnes du Soir une Carte blanche au titre, au mieux, provocateur : « Peut-on être juif à l’ULB ? ».

Cette carte blanche revient sur les événements qui s’étaient déroulés une semaine plus tôt sur le campus du Solbosch. Des étudiants, membres de l’Association « Boycott, désinvestissement, sanctions » (BDS), y manifestaient contre la politique de l’Etat d’Israël dans les territoires occupés, au cri d’un slogan dont personne ne vantera la subtilité : « Sionistes, fascistes, c’est vous les terroristes ! ». J’y reviendrai. Ces manifestants s’en prenaient également à l’Université qui entend bien poursuivre ses collaborations scientifiques avec ses partenaires israéliens. J’y reviendrai également.

Un étudiant filmait l’événement et les manifestants le prennent à partie, de manière ironique, en formant l’hypothèse qu’il appartient à l’Union des Etudiants juifs de Belgique, qui a l’habitude de « documenter » les actions de BDS. En fin de manifestation, d’autres étudiants contestent les thèses de BDS ; un échange de propos s’ensuit et les manifestants finissent par reprendre le slogan qu’ils avaient scandé précédemment, en guise de réponse aux critiques des étudiants qui les mettaient en cause.

De tout ceci, une video est produite, montant un certain nombre de scènes de la manifestation, entrecoupées de messages interprétatifs et présentant le slogan repris par les manifestants comme une adresse à un groupe d’étudiants, tenus pour Juifs. La video est lancée sur les réseaux sociaux et en moins de temps qu’il ne faut pour la visionner, la presse titre « Dérapage antisémite à l’ULB »…

 

L’ULB est, sans la moindre ambiguïté, une université ouverte à tous et je me battrai personnellement tant que j’en ai la responsabilité pour que chacun, quelles que soient son origine, sociale, nationale, culturelle ou sa religion, y soit accueilli et respecté.

L’ULB est, sans la moindre ambiguïté, opposée à toute expression antisémite ; j’ajouterai qu’elle s’engage pour tenter d’enrayer ce phénomène, malheureusement en recrudescence, en étudiant sa genèse, ses effets, ses formes, en enseignant son histoire, en dénonçant ses manifestations.

Mais l’ULB est également historiquement et viscéralement attachée à d’autres valeurs tout aussi importantes à ses yeux : le libre-examen, bien sûr, la tolérance, la liberté d’expression, l’indépendance d’esprit, pour n’en citer que quelques-unes. Et nous nous efforçons —avec des succès divers— de conjuguer ces valeurs et de ne pas en prôner une au détriment des autres.

Ainsi ma première démarche, une fois mis au courant de l’émoi médiatique, fut d’établir les faits. À cette fin, et le plus rapidement possible, compte tenu de la pression qui n’avait cessé de croître, j’ai réuni les deux cercles en question (BDS et UEJB) en présence de deux autres témoins de la scène, du vice-recteur aux affaires étudiantes et de deux autres personnes de l’administration de l’Université. La rencontre a duré près de trois heures et une version, bien différente de la présentation suggérée par la video, en est résultée. Les étudiants de BDS ont reconnu le manque de discernement dans les formules utilisées et leur caractère dommageable. Les étudiants de l’UEJB ont admis que la video pouvait ne pas traduire l’exacte réalité et suggérer des intentions qui n’étaient pas celles des manifestants, à savoir l’apostrophe d’étudiants considérés comme Juifs au cri de « sionistes, fascistes, terroristes ». Le contexte était autre et l’interprétation suggérée par la video peu fidèle.
Les étudiants de l’UEJB allaient plus loin et appelaient de leurs voeux une plate-forme d’échanges et de discussions à propos de la politique d’Israël et du sionisme.

 

Malheureusement, le monde extérieur n’entend pas encourager l’ULB à nouer le dialogue entre ses étudiants, à  faire exprimer les oppositions en termes précis pour tenter d’introduire un débat respectueux de chacun. Et bien vite, le communiqué commun que les étudiants avaient signé le jeudi soir était remis en cause, sous le prétexte fallacieux qu’il aurait été obtenu sous la menace « académique ». Entendez celle du recteur (certains disent du vice-recteur, mais je les dispense de ce détour car j’assume l’entière responsabilité de la gestion de cet incident).

Je tiens à être très ferme sur ce point : il n’y a eu aucune menace. Le texte du communiqué a été rédigé par tous ; tous les mots ont été pesés et parfois longuement discutés. J’ai encouragé nos étudiants à ravaler l’intransigeance de leurs oppositions et à entrer en dialogue. Est-ce un crime ? Et si cela constitue une menace, alors les mots ne veulent plus guère dire grand-chose.

 

Je ne m’étendrai pas longuement sur les propos de la carte blanche de Christophe Goossens. D’autres, tout aussi scandalisés que moi par la teneur du message délivré, par les inexactitudes et les amalgames qu’il véhicule, y apporteront sans doute des réponses précises autant qu’autorisées.

 

Car, bien sûr, je reste opposé aux thèses de BDS sur le boycott académique de l’Etat d’Israël. Je me suis exprimé sur ce point depuis des mois et je n’ai pas varié de point de vue. Le boycott des individus me répugne. Les relations académiques sont bien souvent le seul espoir de renouer le dialogue, de soutenir la critique ou de reconstruire un monde acceptable. Prôner ce boycott m’apparaît contraire aux valeurs que soutient l’ULB et que je rappelais plus haut.

Le peu de nuance dont font preuve les membres de ce cercle en associant, brutalement pour le moins, « sionisme », « fascisme », « terrorisme » ne m’incite guère à les considérer comme les défenseurs d’un libre-examen qui se préoccupe du sens des mots, de leur réception et d’une tolérance qui ne peut se défaire de l’empathie, même si elle ne bride aucune conviction politique.

Je m’étais opposé à la « reconnaissance » de BDS par le Conseil d’administration de l’ULB. Ce n’est un secret pour personne.

Mais, avec la même conviction, je retire de la confrontation organisée entre les protagonistes qu’il n’y avait pas d’intention antisémite dans le chef des manifestants de ce mercredi.

On peut lutter contre les thèses de BDS, contre toutes ou, comme dans mon cas, certaines d’entre elles, mais on ne peut le faire au détriment de la vérité, de la justice et du respect que l’on doit à toute personne. La fin ne justifie pas les moyens et je condamne les moyens utilisés en l’occurrence. Jusque dans la dramatisation de l’incident (Christophe Goossens parle de « tragédie »), jusque dans le montage d’une video, jusque dans l’amalgame dont les étudiants de BDS ont fait les frais (ma proposition de débat entre l’UEJB et BDS est traduite par un débat entre « Juifs et antisémites/antisionistes » (sic !). Amalgame dont je ne fus pas épargné puisque mon attitude fut qualifiée de « tactique d’apaisement…, destinée à étouffer le scandale, compromission qui trahit les valeurs de l’ULB ». Mais comment peut-on espérer convaincre du risque des amalgames dangereux quand soi-même on en use avec une telle désinvolture ? Comment croire que l’on va aider la communauté juive à retrouver le calme et la sécurité auxquels elle a droit en s’abaissant à de telles manipulations ? En un mot comme en cent, l’ULB n’est complice d’aucun antisémitisme ; elle ne le tolère pas plus qu’elle ne tolère l’intolérance et le communautarisme comme solutions aux problèmes que rencontre notre société. Et j’ai la faiblesse de croire que, face à une telle déferlante de consciences offusquées, il faut bien du courage à mon Université pour emprunter le chemin du dialogue, de l’échange, de l’indépendance de jugement et d’un libre-examen qui refuse les clichés et la parole des grands prêtres. Et pourtant, c’est la voie que j’ai choisie, n’en déplaise à certains.