Le dangereux marketing de certaines universités

Ce vendredi 17 janvier, un article paraissait dans le quotidien Le Soir fondé, sur une communication institutionnelle de l’Université catholique de Louvain, qui annonçait haut et fort le taux de réussite de la session de janvier (à peine terminée) de ses étudiants inscrits en première année de médecine. En 2013, moins d’un étudiant sur cinq avait obtenu 10/20, pour une moyenne qui se situait plutôt autour de un sur quatre les années précédentes. Cette année, ils sont près de un sur trois à atteindre ce résultat. Et pour autant que ceci corresponde bien à une amélioration des performances des étudiants, je m’en réjouis.

Mais décryptons l’article et, surtout, le communiqué. Un petit encart présenté en marge offre d’ailleurs au lecteur (oserais-je dire au futur client ?) une explication évidente : « Les étudiants font leur marché en fonction de leurs chances de réussite », postule, sans doute à raison, le journaliste. Et l’UCL, qui avait enregistré des résultats peu satisfaisants l’année dernière en première année de médecine, a en conséquence subi une baisse de son nombre d’inscriptions cette année. Il fallait donc corriger le tir. Mais surtout, éviter que l’on pense que le niveau d’exigence a baissé ! L’UCL y insiste d’emblée dans son communiqué et propose dès lors d’autres explications à ce résultat encourageant, de manière à l’exploiter efficacement pour l’image de l’institution. C’est bien là le but de la communication.

Trois raisons sont avancées par l’UCL. Primo, le test d’aptitude mis en place avant l’inscription, réussi par à peine 20% des candidats, aurait porté ses fruits en convaincant les étudiants à se mettre immédiatement au travail… alors que les conseils répétés des années antérieures et l’évidente difficulté de réussite qu’indiquaient des scores peu élevés n’y étaient pas arrivés auparavant. Secundo, les étudiants, ayant compris la manière dont la réforme des études de médecine a été mise en place, seraient désormais « plus cool », « moins paniqués » et « plus sérieux dans l’effort ». Comme quoi, c’est si simple ! Tertio, et tout à coup notre esprit s’éveille : moins d’étudiants permet un meilleur encadrement. On pourrait même ajouter : des étudiants qui ne choisissent pas le lieu de leur inscription en fonction des résultats des années antérieures sont plus motivés, voire plus doués, en tout cas plus sérieux que ceux qui « font leur marché ». Moins d’étudiants et mieux armés : voilà la clé de la réussite.

Deux lectures sont possibles de cette initiative de communication de l’UCL. Ou bien elle vise à tout prix à renverser l’image selon laquelle l’épreuve de janvier en première année de médecine est particulièrement sévère en ses murs (ce qui encouragerait les étudiants à tenter leur chance ailleurs) et on peut alors légitimement se poser la question du maintien du niveau d’exigence revendiqué par l’UCL et même se demander ce que signifie ce taux de réussite ainsi « utilisé » dans une stratégie de marketing. Ou bien l’UCL tente de démontrer que la limitation du nombre d’étudiants (ici « naturelle », oserais-je dire) est propice à de meilleurs résultats.

Chacun aura son interprétation, et celui qui prétend pouvoir expliquer correctement et sans ambiguïté les résultats d’une cohorte d’étudiants a bien du mérite. Ce qui m’importe ici, c’est la stratégie délibérée de communication d’une université. Le collège des doyens de médecine avait arrêté une décision qui visait à ne produire que des résultats globaux, reprenant l’ensemble des universités pour éviter le petit jeu de séduction du public étudiant à travers des résultats produits et interprétés par chaque institution, comme l’avait justement prôné l’UCL l’an dernier, face à d’autres réactions, dans un contexte qu’elle ne jugeait pas lui être favorable… Nous devons donc constater aujourd’hui une attitude délibérément en rupture avec cette volonté de maintenir une solidarité, qui reste pourtant la seule chance de conserver le niveau élevé de notre enseignement universitaire en général.

Dans une interview paradoxalement reproduite en dessous de l’article que j’épingle ici, un candidat à l’élection au rectorat de l’UCL rappelait qu’ « il ne peut y avoir une bonne université au milieu d’autres qui ne le seraient pas. C’est l’ensemble de l’enseignement supérieur qui sera bon ou non ». En effet ! La décision de communiquer, unilatéralement et individuellement, sur les taux de réussite ouvre la porte à un environnement diamétralement opposé à cette belle profession de foi. Dans un contexte de difficultés financières où la taille de la population étudiante (surtout en médecine, où les études sont mieux financées) reste un critère majeur pour le partage des ressources entre nos institutions —dans le cadre d’une enveloppe fermée —, la stratégie de communication de l’UCL donne le ton : il faut « attirer le client » !  À court terme, cela sera peut-être payant, mais quelles seront les conséquences à moyen terme ?

Si l’on s’engage sur cette voie, nos universités seront contraintes, les unes après les autres, de produire des résultats plus ou moins semblables et je ne donne pas cher de la qualité des diplômes conférés à la sortie. D’autres stratégies, induites par le « marché », verront peut-être le jour : si la valeur des diplômes au sein de la Communauté française n’est plus homogène, les employeurs de demain en viendront à s’interroger sur la qualité des titres qu’exhibent ceux qu’ils embauchent. La difficulté des épreuves subies deviendra alors décisive. Réussir là où tout le monde réussit sera perçu comme un désavantage ce qui ouvrira la porte à d’autres dérives. C’est bien cela la marchandisation de l’enseignement, et c’est pour cela que, selon moi, TOUS les recteurs devraient se battre pour maintenir un niveau similaire d’évaluation et surtout résister à cette tentation de publier des chiffres de réussite, sans aucune concertation.

C’est pour prémunir nos universités et notre société de ces comportements dangereux qu’il est urgent de modifier radicalement la structure de notre financement : le système actuel encourage les dérives. Non seulement, il faut donc mieux financer les universités, mais il faut aussi en modifier les règles de répartition pour éviter ce type de « course à l’étudiant » bien éloignée de la saine émulation qui doit exister entres les institutions scientifiques que sont nos universités.

Je demande, en parallèle, que l’on prenne rapidement des mesures claires et sans ambiguïté qui n’autorisent plus le recours aux résultats des examens pour « faire l’article » d’une institution.

Car à ce petit jeu, d’autres prétendront que, si certains étudiants préfèrent s’inscrire là où les chances de décrocher rapidement un diplôme sont les meilleures, les futurs patients, quant à eux, préféreront consulter le médecin le mieux formé et pas nécessairement celui qui sort d’une université où cette stratégie a été publiquement développée… Bref, la société et les universités ont tout à gagner à limiter ces pratiques de marketing universitaire et ceci devra aussi constituer l’une des préoccupations majeures de la future loi de financement.