1913-2013 : un siècle de Prix Nobel à l’ULB…

Ce mardi 10 décembre 2013, j’aurai l’honneur de participer à la cérémonie de remise des Prix Nobel à Stockholm. Notre Collègue François Englert y recevra le Prix Nobel de Physique. C’est le quatrième scientifique de notre Université à être distingué de la sorte, après Jules Bordet (Médecine, 1919), Albert Claude (Médecine, 1974) et Ilya Prigogine (Chimie, 1977). Tous étaient professeurs à l’ULB, y ont accompli l’ensemble de leur carrière et mené leur recherche.

Le hasard aura voulu que cette insigne distinction soit remise à François Englert, cent ans exactement après le Prix Nobel de la Paix décerné, en 1913, à Henri La Fontaine, un juriste qui avait achevé ses études de Droit à l’ULB en 1877, mais avait également enseigné à l’Université Nouvelle, de sa création, en 1894, jusqu’à sa dissolution, en 1919. Si l’Université Nouvelle peut se concevoir comme une « dissidence » de l’ULB, elle n’en exprime pourtant que plus fortement les valeurs de tolérance, de libre-examen et de progrès, chères à notre Université.

On se réjouit donc d’un tel palmarès, qui traduit le dynamisme de l’Université libre de Bruxelles et l’excellente qualité de sa recherche scientifique. Mais on ne peut s’empêcher de noter, de surcroît, que l’ULB concentre à elle seule 5 des 11 Prix Nobel décernés à une personnalité (ou une institution) belge, et 4 des 6 Nobels scientifiques. J’en viens ainsi à m’interroger sur les raisons de ce succès.

Certes, ces raisons sont multiples et il n’est pas non plus certain que l’on puisse les identifier toutes. Mais j’ai été frappé par la première réaction de François Englert à l’égard de l’ULB après l’annonce de son Prix Nobel. Il a remercié son Université de l’avoir soutenu et de l’avoir accueilli tel qu’il était, en acceptant sa personnalité (comprenez : sa forte personnalité). Si l’on y réfléchit, par cette réaction spontanée, François Englert reconnaissait explicitement la liberté foncière que l’ULB avait souhaité lui accorder. Mais il y a sans doute davantage, quelque chose d’intrinsèquement lié à l’identité de notre Université.

Il y règne en effet parfois une atmosphère fondamentalement critique, qui tire son origine d’une irrépressible envie de se démarquer, de penser et de s’exprimer « autrement », par une attitude peu conformiste, qui ne se soucie guère du « politiquement correct », ni même parfois des intérêts bien compris de l’Institution en général. Ce bouillonnement d’expressions individuelles qui tentent de remettre systématiquement en cause les positions dominantes est parfois porteur de « désordres » et je mentirais si je prétendais qu’une telle Institution est toujours aisée à piloter. Mais n’est-ce pas là aussi l’une des raisons de son succès ? Les recherches les plus audacieuses, les résultats les plus originaux, les plus porteurs d’avenir, ne sont-ils pas le produit d’une profonde remise en cause de schémas antérieurs ou de manières de penser traditionnelles ? Ne doit-on pas systématiquement réfléchir « en dehors de la boîte » pour parvenir à faire évoluer de manière décisive la science et la société ?

Alors, s’il fallait tirer une leçon de cette « concentration » (certes encore relative, c’est-à-dire à l’échelle de la Belgique) de Prix Nobel sur un siècle de l’histoire de l’ULB, j’oserais prétendre que la liberté de la recherche et le soutien à des chercheurs parfois en marge des courants dominants ou à la recherche d’autres horizons scientifiques, faits de transgressions entre disciplines ou entre courants de pensée, constituent une voie, certes parmi d’autres, que nous ne pouvons négliger. Je prétendrais également que, si l’individualisme et l’anticonformisme, la contestation radicale parfois aussi, sont des traits que l’on rencontre fréquemment au sein de la communauté universitaire de l’ULB, au risque de susciter des commentaires malveillants, cet esprit rebelle, indissociable du libre-examen, est également porteur de progrès et, parfois, de reconnaissance internationale ! J’y penserai assurément demain, lorsque, de la manière la plus formelle qui puisse être, la communauté scientifique internationale, à travers le Roi de Suède, remettra à François Englert cette médaille qui symbolise l’excellence de la recherche scientifique. Le monde est fait de paradoxes.