Faouzia Charfi : le combat d’une académique pour la liberté et la défense de la pensée scientifique

À la veille de la Saint-Verhaegen, la fête de l’Université libre de Bruxelles, nous avions invité Faouzia Charfi à prendre la parole à l’occasion de la sortie de son livre « La science voilée », chez Odile Jacob.

J’avais rencontré Faouzia Charfi pour la première fois à Tunis, grâce à l’entremise de Daniel Soil, le délégué en Tunisie de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et de son épouse, l’écrivaine Françoise Lalande. C’était en janvier 2012. Je tentais alors de relancer la coopération universitaire entre la Tunisie et l’ULB. Malgré les premières menaces et les premières intimidations subies par les intellectuels, les journalistes et les artistes, malgré l’instabilité politique et les premières atteintes aux libertés publiques, malgré la profonde crise économique que connaissait alors la Tunisie, tous les espoirs ouverts par la Révolution tunisienne du 14 janvier 2011 demeuraient encore permis.

J’avais été frappé d’emblée par la douce et claire détermination de Faouzia Charfi, par sa vive intelligence, par son élégance aussi et son amour profond de la Tunisie. La conversation nouée dans la résidence du délégué de la Fédération Wallonie-Bruxelles avait immédiatement fait surgir une forte connivence, tant les valeurs et les principes que Faouzia Charfi défendait avec âpreté et courage étaient ceux que prône notre Université.

Le monde académique tunisien était alors aux prises avec la montée en puissance de groupuscules salafistes et devait faire face à l’occupation de la Faculté des Lettres et des Humanités de l’Université de La Manouba par ceux qui tentaient de dévoyer le sens des acquis de la Révolution 2011. Le Doyen de La Manouba, Habib Kazdaghli, avait eu à subir les assauts des salafistes dans l’enceinte même de sa Faculté, et il serait bientôt traduit en justice pour de prétendues violences à l’égard d’étudiantes portant le niqab. Habib était une victime tant de l’intégrisme religieux que de son ministre de tutelle, membre du parti islamiste Ennahda.

Faouzia Charfi avait été parmi les premières à défendre Habib Kazdaghli et les libertés académiques bafouées. Et chaque fois qu’une délégation de notre Université se rendra à Tunis, aux audiences de ce procès inique intenté à notre collègue, aujourd’hui menacé de mort, elle nous accueillera et nous appuiera dans notre souhait d’exprimer notre soutien à la résistance académique tunisienne face à l’intolérance et à l’obscurantisme.

Faouzia Charfi connaît le prix de la liberté. Jeune universitaire dans les années soixante, elle était l’épouse d’un homme qui allait devenir un éminent juriste et un grand intellectuel, reconnu au plan international, président de la Ligue tunisienne des Droits de l’Homme, puis ministre de l’Education nationale lorsque le gouvernement s’ouvrira à la société civile. Elle avait éprouvé avec lui, dans sa chair de femme de vingt-cinq ans, l’injustice du régime d’Habib Bourguiba, le père de l’indépendance tunisienne, qui fut l’architecte de sa laïcité, de sa modernité et du droit des femmes, tout autant qu’une figure anti-démocratique. En mars 1968, la plupart des militants du mouvement de gauche « Perspectives tunisiennes » furent en effet arrêtés : Mohamed Charfi passa alors quinze mois dans le bagne de Borj er-Roumi, pour s’être opposé à la dictature de Bourguiba. De longues semaines durant, Faouzia Charfi ignorera où son époux se trouve, s’il est encore en vie ou s’il a été exécuté. Tous deux, ils seront longtemps la cible privilégiée des intégristes religieux et des conservateurs du régime, et paieront un lourd tribut pour défendre obstinément leurs idées et leurs valeurs.

Mohamed Charfi, ministre de l’Education et des Sciences de 1989 à 1994, et dont la pensée visait à concilier islam et modernité, islam et liberté, en accomplissant une profonde relecture critique de l’histoire et du droit musulmans, a mis alors en chantier, entre autres réalisations, une vaste réforme de l’enseignement en Tunisie. Il démissionna ensuite de ses fonctions face aux pratiques antidémocratiques du régime et dénonça inlassablement les dérives liberticides du président Ben Ali. Sa réforme établissait une nette séparation entre l’enseignement religieux et l’instruction civique et ouvrait les écoles et lycées à la pensée contemporaine tout comme au regard critique, modernisant les programmes, supprimant les châtiments corporels et imposant la mixité sur les bancs de l’école.

Ce sont ces mêmes perspectives rationalistes et réformistes, cette même vocation pédagogique et ces mêmes principes d’universalité des droits de l’homme qui ont guidé Faouzia Charfi lorsque, à son tour, au lendemain d’une révolution que son époux, malheureusement décédé en 2008, n’aura pas eu la joie de connaître, elle accepte, au sein des deux premiers gouvernements d’union nationale, le portefeuille de secrétaire d’État à l’Enseignement supérieur et à la Recherche, en janvier 2011. Cette charge, elle ne l’assumera que durant trois mois, mettant en place plusieurs réformes de l’enseignement supérieur, notamment l’élection des dirigeants, l’orientation des étudiants, les relations avec les entreprises, etc. Elle démissionne de ses fonctions en mars de la même année, pour retrouver une liberté de parole indispensable à ce qui la motive fondamentalement : les libertés de ses concitoyens. Simple actrice de la société civile, mais figure très écoutée de l’opposition démocratique au gouvernement dominé par les islamistes d’Ennahda, elle met constamment ses interlocuteurs en garde contre le projet global des islamistes. Elle ne cesse de dénoncer la visée insidieuse de ceux qui espèrent islamiser tous les secteurs de la société, du droit à l’éducation, en passant par l’aide sociale, la condition féminine ou la pensée scientifique.

Ce projet liberticide et rétrograde est l’objet de son dernier livre, paru chez Odile Jacob, et dont Faouzia Charfi nous a entretenu en cette veille de Saint-Verhaegen : La Science voilée, où elle montre en particulier comment le domaine scientifique, après avoir fait la gloire du monde arabo-musulman, est l’objet, au sein de ce même espace, depuis plusieurs décennies, d’un obscurantisme religieux.

Professeure de physique à l’université de Tunis, spécialiste de la physique des semi-conducteurs, elle connaît la pratique scientifique, mais aussi la pression exercée par le monde religieux afin de nier les avancées de la science lorsque celles-ci ne s’accordent pas avec ses dogmes. Première femme à diriger un laboratoire scientifique dans une université au Maghreb, elle a également été directrice de l’Institut préparatoire aux études scientifiques et techniques de La Marsa et chargée de cours à l’Ecole normale supérieure de Cachan.

Pour témoigner de notre soutien au combat de tous les scientifiques tunisiens qui luttent contre l’opposition des intégristes à la science, j’ai remis à Faouzia Charfi la médaille de notre Université. Bien modeste soutien, il est vrai, mais néanmoins important. Car, dans la conférence qu’elle nous a offerte ce soir-là, Faouzia Charfi a livré, entre autres, son sentiment sur les raisons de cette opposition aux acquis de la science voire à la pensée scientifique elle-même. Elle y décèle un mouvement « anti-occidental ». Mais on comprend que les valeurs qui caractérisent pour elle l’Occident sont centrées sur un universalisme, au sens philosophique : la science est universelle. Et j’en viens à penser que c’est l’universalité de la science qui est précisément attaquée, par ces replis identitaires qui puisent dans le particulier, dans le local, dans l’autorité de la tradition, le sens du monde et de l’action des hommes. Le processus est perfide car, en divisant, il nous entraînerait, si l’on n’y prend garde, à limiter l’universalité des grands principes des droits de l’homme ou de la pensée critique et scientifique, au profit d’un relativisme bienveillant. Faouzia Charfi a choisi de poursuivre dans l’aspiration à toujours plus de liberté, de pensée libre et de raison critique pour les Tunisiennes et les Tunisiens. Elle choisit de miser, comme l’avait prôné Elisabeth Badinter qui honorait de sa présence notre rentrée académique de cette année, sur ce qui rassemble, plutôt que sur ce qui divise.

J’étais heureux de revoir Faouzia Charfi et de l’entendre dans l’enceinte de notre Université. J’espère vous avoir fait découvrir, par cette évocation, une personnalité attachante et subtile, tendre et profondément généreuse, humaine et infiniment tolérante, de cette tolérance qui se nourrit de l’amour des autres. Témoigner à de tels collègues notre estime et notre soutien me semble une manière, parmi d’autres, de remplir notre mission académique et de rester fidèles à l’acte posé par les fondateurs de notre Université en ce 20 novembre 1834.