« Un temps pour la guerre, un temps pour la paix »?

J’ai, ces derniers jours et sans y prétendre, dérangé beaucoup de gens.

J’ai dérangé tout d’abord certains de mes collègues et d’autres membres de la communauté universitaire qui ont vivement regretté que j’aie accepté de répondre à l’invitation des organisations juives de Belgique à m’entretenir brièvement avec Shimon Peres, Docteur honoris causa de notre Université. J’ai expliqué ici les raisons qui m’ont amené à accepter cette invitation tout en précisant l’indépendance de mon point de vue sur la situation israélo-palestinienne. Je n’y reviendrai pas mais je me réjouis de la Carte blanche que plusieurs collègues ont publiée ce mardi 5 mars dans Le Soir. Ils y revendiquent la diversité des opinions qui se confrontent au sein de l’ULB et affichent le respect que j’appelle de mes vœux pour les positions d’autrui, tant que celles-ci sont argumentées sereinement et sans dogmatisme.

Ensuite, j’ai bien peur d’avoir dérangé une majorité du public qui se trouvait, hier, au Palais des Académies, pour la séance académique en l’honneur de Monsieur Shimon Peres. J’admets qu’il n’est pas toujours facile de recevoir la critique. Or, quelle que soit la difficulté du contexte, il me semble de mon devoir d’universitaire d’oser déranger, dans le respect des personnes. Je m’empresse cependant de dire que si beaucoup de participants se seront offusqués de ma liberté de parole en ces circonstances, d’autres, en revanche, y ont reconnu —et, pour certains, apprécié— l’exercice de la salutaire liberté académique.

Quoi qu’il en soit, j’ai choisi de publier ici,  in extenso, à l’intention de tous ceux qui n’étaient pas au Palais des Académies, la principale question/commentaire que le peu de temps laissé à l’entretien m’a permis de développer. J’ajouterai que j’ai ensuite sollicité l’avis du Président de l’Etat d’Israël sur l’importance de l’enseignement supérieur en Palestine et sur la nécessité d’y soutenir des Universités palestiniennes qui, selon moi, doivent jouer un rôle essentiel dans le développement de la population et d’une pensée moderne et ouverte sur le monde. Quant aux réponses, vous en découvrirez la teneur en lisant les interviews de Shimon Peres, réalisées par des quotidiens belges et étrangers au cours de sa tournée européenne.  

Aucune surprise bien sûr. Mais, au bout du compte, j’espère avoir contribué, modestement, à concevoir le libre examen comme une pratique. Celle qui consiste à maintenir le dialogue, à s’ouvrir aux autres, tout en soutenant un point de vue indépendant qui, et c’est bien normal, peut déranger mais qui, parce qu’il dérange, fait surgir le débat. C’est aussi l’une des missions des universitaires.

Mr President,

In 1987, the Université libre de Bruxelles awarded you an Honorary Degree (Doctorat honoris causa), 7 years before your Nobel Prize. In his speech, the then Rector of the University, Professor Hervé Hasquin, who is now the Secrétaire Perpétuel of the Royal Academy of Belgium, explained that the university’s decision to award you the degree resulted from « your courage in searching for peace and your constant efforts to develop mutual tolerance between States ». 

25 years later, a number of colleagues and members of my University were distressed to learn that I had accepted the invitation of the CCOJB, Forum and the Embassy of Israel to discuss with you and ask you a few questions within a context of total freedom of speech.  I shall not discuss here the reasons that induced me to accept this invitation. I consider these a matter internal to the university. The reasons for my colleagues’ distress are nevertheless well-founded. They are highly respectable reasons and I must admit that I personally share a significant number of them. Both I and my University are very concerned by both the sufferings of the Palestinians and the sorrow and fear of Israelis who are attacked by suicide bombings. But my University is also concerned about international law and regulations. And, like many others, we consider the colonization of the West Bank and Israeli-annexed East Jerusalem as illegal and a violation of the Geneva Convention’s prohibition of population transfers.

So, my question concerns the opposition, or perhaps (reading you carefully) the complementarity, between « strategy » and « politics ». You devoted several pages of your book, published in Paris in 2007, to this topic. According to you, strategy must lead to victory, while politics must lead to peace. There is, to quote the title of your book, « a time for war and a time for peace ».

But it is not clear to me whether the two processes must always be undertaken together, and some people now fear a kind of double discourse. While some people (and you are among them) declare that colonization must stop, it persists. While you are in favour of further discussions with Mahmoud Abbas, colonization (which is the main obstacle to peace and to negotiations with the Palestinian Authority) continues, including in East Jerusalem.

It is as if Shimon Peres tries to offer a positive image of an open state of Israel, while at the same time, the policies pursued by successive Israeli governments, to which you also widely contributed for fifteen years, are often severely condemned by foreign observers (and again recently by the European Ambassadors in Jerusalem). In other words, do not you feel “used” by the policies of Netanyahou and Lieberman ? Some people blame you for not always matching your acts to your discourses about peace.

Should not politics, today, definitively abandon strategy ? Is it still possible to believe a discourse about peace from the state of Israel, as long as a policy of sanctions, restrictions on freedom of movement and access to basics such as employment, land and water persists ?